<<< Retour (Avertissement ! le texte qui suit est un article de P. de Longuemare publié dans La Normandie monumentale et pittoresque, édifices publics, églises, châteaux, manoirs, etc., Orne, deuxième partie, Le Havre, Lemale et Compagnie, 1897 (cote A.D.O. : Res 4561 2), pp241 et 242, comportant une héliogravure de P. Dujardin d'après une photographie de Henri Magron représentant les ruines du château de Bonsmoulins; par ailleurs, une mention manuscrite est portée à côté de la signature : "Normandie Illustrée T.II n° 315"; Cette publication semble antérieure et serait datée de 1893. Le texte en a été rétabli d'après une photocopie partielle et de mauvaise qualité. Malgré les "trous", nous espérons être resté fidèle au style et aux propos de l'auteur. Tout complément d'information, toutes précisions ou rectifications, toute bibliographie précise, (datation du document ?) seront les bienvenues.


 

RUINES D'UNE VILLE PRES BONSMOULINS

 

Le petit village de Bonsmoulins, situé à la limite de la Normandie et du Perche, fut jadis un centre important, ayant son église, fondée dès 1113 par l'abbaye de Saint-Evroult, son hospice ou Hôtel Dieu richement doté, sa haute-justice, ses assises judiciaires et son château-fort redouté et envié. C'est à lui sans doute que Bonsmoulins dut son extension et sa prospérité, mais après une période de revers militaires, il causa aussi la ruine complète de toute l'agglomération urbaine qui s'était formée à ses pieds, cherchant autour de lui, secours et protection;

Nulle forteresse en effet n'eut à souffrir plus de vicissitudes. Relevé de ses ruines, vers 1100, par Henri 1er d'Angleterre, qui sur l'emplacement du vieux château fit construire une place forte redoutable, Bonsmoulins avait été donné à Richer de Laigle par Rotrou, gendre du roi, en 1137. Devenu un vrai repère de brigands, il fut repris, treize ans après, en 1150, par Geoffroy d'Anjou.

Après plus de deux siècles de tranquillité relative, quand les luttes avec l'Angleterre recommencèrent, la forteresse déjà vieille, subit le sort de toutes les places fortes du Perche et tomba au pouvoir de l'envahisseur. C'était en 1418 : Jean Triptofs, qui avait eu les honneurs de cette capture, s'empressa de remettre en état le château dont il venait d'être nommé capitaine; ce qui ne l'empêcha pas dix ans après, en 1429, d'être repris par le compagnon de Loré, le capitaine Ferbourg. Celui-ci, par ordre du duc d'Alençon, le conserva sous son commandement pendant quatre années. Elles suffirent à peine à réparer les ruines causées par le dernier siège. En 1433, le comte d'Arondel s'empara de nouveau du château à la suite de combats longs et sanglants, et le fit complètement raser.

Les débris accumulés redisent la triste histoire de Bonsmoulins et les boulets en pierre trouvés dans ces ruines démontrent ce fait fort remarquable, de l'emploi du canon dans le siège des forteresses normandes, durant les premières années du XVe siècle.

Les boulets ne sont pas les seuls vestiges intéressants découverts à Bonsmoulins. Un chercheur, M. l'abbé Saffrey, alors curé d'une paroisse voisine, Saint-Aquilin-de Corbion, a patiemment exhumé, il y a quelques années, ces restes curieux. Au milieu d'ossements d'hommes et de chevaux qui attestent combien le siège subi fut meurtrier, il a découvert des fragments de poteries en terre et en grès, des éperons, des étriers, des boucles, un petit poignard, une clef, une cuillère et un couteau, trois monnaies féodales du XIVe siècle (1359-1399), enfin un sceau, ou pour mieux dire, la matrice en bronze du sceau de la châtellenie de Bonsmoulins. Fort bien conservé, ce sceau porte d'un côté, les armes du duc d'Alençon, <<aux fleurs de lys sans nombre avec un quartier à la croix ancrée >>, et la légende : <<Sceau de la Chastellenie de Bonsmoulins>>. En somme, toute une collection d'objets témoins des luttes qui ensanglantèrent la vieille forteresse.

D'un autre côté, certaines démolitions faites pour reconstruire des bâtiments de ferme, ont mis à jour des colonnettes, des chapitaux sculptés et des bases de piliers. C'est non loin de la grande muraille, auprès d'un reste de grande porte romane, que l'on a recueilli les objets les plus intéressants, et comme dans presque tous les châteaux détruits à cette époque, une épaisse couche de charbon et des morceaux de tuiles calcinées indiquent que le feu avait été le principal moyen employé par les assaillants pour réduire la garnison.

Les ruines actuelles, quoique considérables, ne peuvent guère donner qu'une vague idée de l'importance de la place. Un grand pan de muraille fort élevé, avec un reste de tour, en font la partie principale, un puits profond solidement construit en grison gris est également bien conservé. Entre la tour et le pan de muraille s'élève une haute butte de terre traversée en tous sens de murs épais, dont il est assez difficile de reconstituer le plan d'ensemble; cependant la partie qui longe le dernier fossé de l'enceinte laisse voir très visible la penture d'une des deux portes d'entrée.

On distingue également les murailles formant la seconde enceinte, auprès de laquelle on remarque les restes d'un bâtiment assez élevé et qui, d'après sa forme circulaire à une extrémité pouvait être une petite chapelle; c'est contre cette deuxième enceinte que se trouve le second fossé communiquant avec la rivière d'Iton; il est encore en partie rempli d'eau et sert d'écluse au moulin voisin.

Le troisième fossé, qui porte comme les deux autres le nom de Fossé-le-Roi, n'est plus maintenant, sur une certaine longueur du côté de Saint-Aquilin, qu'un petit ruisseau, limite des deux communes. Enfin, l'on rencontre à quelque distance de larges tranchées ou de vieilles routes, se dirigeant vers Verneuil ou Essay; elles marquent l'emplacement de chemins qui conduisaient au château.

Aux environs, le Champ de la Chapelle auprès du Gibet, et le lieu dit les Fourches, suffiraient à attester, à défaut de documents historiques, l'existence de la haute-justice alors que Bonsmoulins portait le titre de ville.

Comment se fait-il que cette localité soit déchue rapidement de son ancienne splendeur, et que les ruines d'un château si considérable aient disparu presque complètement ? Leur histoire est hélas celle de beaucoup d'autres monuments importants; le vandalisme incessant de destructeurs inconscients a plus fait que les ravage de la guerre : on a trouvé là des masses de pierres facile à employer et on s'en est emparé.

M. Louis Duval, éminent archiviste de l'Orne, a bien voulu nous communiquer un certain nombre de pièces qui nous racontent l'histoire de cette destruction méthodique et en quelque sorte autorisée. Ce sont des lettres de M. de Soalhat, subdélégué à Sées et de M. de Courteilles à l'intendant d'Alençon, traitant cette question; des demandes instantes de Madame de Préville-Férault et de M. d'Anneville (1), président-trésorier de France au bureau des Finances de Caen, et d'autres propriétaires, qui tous sollicitent la permission d'employer les pierres soit pour réparer la nef de l'église, soit pour entretenir les chemins ou reconstruire des bâtiments d'exploitation: Aussi, bien que ces murs << fussent faits de matière si bonne, qu'il était impossible d'en avoir qu'en cassant les pierres par petits morceaux (2) >>, la démolition marcha avec une rapidité effrayante, et si, par ordre l'on n'avait << conservé pour bornages, les trois murs situés au midy et qui formaient ci-devant le pignon >>, il est probable que rien ne resterait plus pour attester l'ancienne splendeur de Bonsmoulins.

P. de Longuemare.

T : II. Normandie Illustrée


(1) Archives de l'Orne. Série C. Liasse IV.

(2) lettre du 22 septembre 1759

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